Où va la forêt française ? Dans le sillage d’une réforme de l’Office national des forêts, ses salariés sont en souffrance tandis qu’une perte de biodiversité affecte le patrimoine forestier. Enquête sur les racines du mal.

Partie 1 - Malaise social à l’ONF

"Nous on cultive la forêt. On ne vend pas des machines à laver !" Daniel Pons est entré à l’ONF il y a 42 ans. C’est dans les années 2000 que ce forestier installé dans les Pyrénées-Orientales commence à s’intéresser de près aux souffrances psychosociales à l’ONF. "C’est à partir de ce moment-là que l’organisation de l’Office bascule, explique Daniel Pons. On passe du temps long du forestier au temps court du marché."

"Une forêt de merde"

"Après la tempête de 1999, les agents étaient complètement assommés, raconte le président du syndicat SNUPFEN-Solidaires, Philippe Berger. La direction a profité de ce moment de traumatisme pour lancer sa réforme.

Une réorganisation du travail doublée d’une baisse des effectifs qui va avoir des conséquences délétères en interne. "C’est l’époque où les institutions publiques sont bouleversées par la doctrine du New Public Management, décrypte, Antoine Duarte, docteur en psychologie et spécialiste de la santé au travail. Il faut appliquer les méthodes du privé aux services publics pour améliorer la performance et la rentabilité. On va gérer l’État comme une entreprise."

En 2014-2015, Antoine Duarte a recueilli la parole de forestiers de l’ONF dans le Sud-Ouest de la France. Certains agents lui confient leur "honte", leur "souffrance éthique", "l’impression de détruire leur travail en participant à la construction d’une forêt de merde ou d’une forêt papier-palette qui va à l’encontre de leur sens moral", relate Antoine Duarte.

"On ne peut pas dire que la forêt est surexploitée et qu’on s’est lancé dans une approche productiviste avec comme seul objectif la rentabilité, répond l’actuel directeur général par intérim de l’ONF, Jean-Marie Aurand. Les volumes vendus en millions de mètres cubes sont en baisse constante."

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"Un monde de requins"

Depuis sa création en 1964, l’ONF est passé de 15 000 à 9 000 employés. Si les fonctionnaires sont toujours majoritaires, leurs effectifs diminuent au profit des salariés de droit privé. "Dans les années 90, on entre dans le monde industriel, le commerce mondialisé, un monde de "requins" où il faut faire sa place pour survivre, témoigne le secrétaire général du syndicat EFA-CGC, Gilles Van Peteghem. Ce n’est pas dans les gênes du forestier.

Au début des années 2000, plusieurs suicides vont profondément affecter l’ONF. "L’augmentation de la charge de travail et la perte de sens du métier constituent un cocktail explosif, estime le représentant de l’intersyndicale, Philippe Canal. 

Les suicides sont des drames qui se voient mais qui représentent le sommet de l’iceberg, celui de la souffrance au travail. - Philippe Canal

Selon les syndicats, 48 suicides se sont produits entre 2005 et 2019. Selon l’actuelle direction de l’ONF, le dernier suicide officiellement reconnu comme étant lié à l’activité professionnelle remonte à 2015.

"On ne se suicide pas à l’ONF"

En avril 2012, un rapport commandé par l’ONF parle d’"une situation préoccupante" et de "facteurs de risques sur le plan psychosocial" en lien avec "la nouvelle organisation mise en place et le management par objectifs".

Selon les syndicats de l’ONF, la direction de Christian Dubreuil (à la tête de l’ONF entre juillet 2015 et janvier 2019) contribue à tendre encore plus la situation en interne. Dans un document, ses méthodes sont qualifiées de "destructrices" par les syndicats.

Le 28 juillet 2017, le représentant du syndicat EFA-CGC transmet un "Mémento confidentiel à l’attention personnelle" du ministre de l’agriculture, Stéphane Travert, dressant la liste de tous les faits reprochés par les syndicats au directeur général de l’ONF. Il restera sans réponse.

Auditionné le 21 mars 2018 par la commission des affaires économiques du Sénat, Christian Dubreuil, alors directeur général de l’ONF, affirme que désormais "on ne se suicide pas à l’ONF. […] C’est une crise qui a eu lieu en 2011, en pleine réduction d’effectifs, explique-t-il. Quatre agents patrimoniaux [gardes forestiers] se sont suicidés. Au même moment, c’était le problème de France Télécom, tout ceci a été traité médiatiquement et a créé une crise grave à l’Office. Le fait de reparler périodiquement des suicides à l’Office pèse singulièrement sur le moral des cadres, des fonctionnaires et des salariés."

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https://www.franceinter.fr/emissions/secrets-d-info/secrets-d-info-12-octobre-2019

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